Une légende vivante
Harri Peccinotti est né à Londres, en 1935 ; il vit et travaille actuellement en France, comme photographe et directeur artistique, tout en collaborant au Nouvel Observateur.
Mais Harri Peccinotti est surtout un personnage atypique dans le monde de l’édition et de la mode : dessinateur, graphiste, typographe, journaliste, il a aussi été musicien de jazz professionnel, au trombone et à la contrebasse. En tant que photographe et directeur artistique, il a contribué, dans les années 60-70, avec Nova, à dynamiter le monde sclérosé de la presse, et notamment celui des magazines féminins, anticipant l’évolution des mœurs et accompagnant le mouvement de libération des femmes.
Et ce n’est pas par hasard si l’on confia à Harri Peccinotti les photographies du fameux calendrier Pirelli en 1968 – où l’on a alors vu apparaître un sein pour la première fois ! – et 1969…
Il a créé un nouveau style éditorial, libre et subversif, qui se répercute encore dans la presse actuelle.
Les femmes, avec Harri, sont belles, extrêmement sexy et surtout indociles ; elles assument avec audace leur pouvoir de séduction et ne sont plus de simples objets.
Toute une révolution…
Comment a débuté votre carrière de photographe ?
Harri Peccinotti : J’ai commencé à travailler à l’âge de 14 ans comme apprenti graphiste publicitaire dans le département artistique de Smiths Motor Accessories, une société à Londres. Ce département produisait des maquettes pour des flyers, des publicités, etc. À l’époque, les maquettes des publicités étaient faites entièrement à la main : c’est comme ça que j’ai appris la typographie, le lettrage à la main, le dessin, et la photographie. C’était en 1950, et il n’y avait alors aucun ordinateur, ni même de Letraset.
Mon premier contact avec la photographie date de cette époque et je la pratique depuis. Ensuite, j’ai travaillé pour des journaux comme Flair, et Vanity Fair, Elle, Vogue, Harpers, Queen, Twen, Adam and Town... Cela m’a permis d’être en contact avec des journalistes et placé aux premières loges de l’actualité. J’ai appris à agir et à penser vite.
J’ai aussi créé des maquettes pour des journaux français tels que Le Matin de Paris, en 1977 ou le magazine Rollins Stone dans les années 80.
Parlez-nous de l’aventure Nova…
Harri Peccinotti : J’ai participé au lancement du magazine en 1965, en tant que designer et directeur artistique. Nova voulait toucher un public féminin et intellectuel. Jusqu’alors, les magazines féminins s’adressaient soit aux femmes riches, et ne parlaient que de mode, soit aux femmes au foyer qui ne s’intéressaient qu’aux recettes de cuisine, aux histoires d’amour et au tricot. Nova s’adressait aux femmes appartenant au marché AA, c’est-à-dire « Above Average income and intelligence », « revenu et intelligence au-dessus de la moyenne ». On employait de bons journalistes qui abordaient des sujets politiques, philosophiques, sociologiques, sexuels, et autres questions auxquelles étaient confrontées les femmes de l’époque. Le mouvement de libération des femmes battait son plein en Angleterre.
Quand j’ai arrêté d’être directeur artistique de Nova, j’ai collaboré en tant que photographe avec le designer Derek Birdsall et ensuite avec David Hillman qui avait été directeur artistique du Sunday Times et qui fut directeur artistique de Nova entre 1969 et 1975.
Dans les années 60, il y a eu un vrai changement dans le design graphique des magazines, un style nouveau, plus graphique, s’est imposé. Des journaux underground comme It, Oz, Screw, Psychedelic Posters ont complètement bouleversé ce qui se faisait jusque-là. Tom Wolsey était DA de Town Magazine, et plus tard de Queen, Peter Knapp était chez Elle et Willie Fleckhause designait Twen. Aux Etats-Unis, Herb Lubalin était DA pour Eros, Henry Wolf pour les magazines Show et Esquire. Tous ces directeurs artistiques expérimentaient de façon enthousiaste et créative des tas choses, et ils eurent une grande influence sur les maquettes des magazines à venir.
Pensez-vous que votre travail artistique, à l’instar de ceux de David Bailey, Terry Donovan ou Peter Knapp, a contribué à lever des tabous et à changer les mentalités ?
Harri Peccinotti : Jusqu’aux années 60, les modèles étaient des femmes blanches, qui portaient des vêtements chics. Il n’y avait aucun mannequin noir, par exemple. On ne montrait aucun sein sur les photos de mode. Les nouveaux magazines, eux, photographièrent des jeunes filles modernes, dans des situations réalistes. La principale raison à cela était que jusque-là, les jeunes n’avaient guère d’argent à dépenser dans les vêtements, tandis que la nouvelle génération, elle, travaillait, et disposait de revenus. La mode de la rue s’est mise à influencer les stylistes et à s’imposer dans les magazines de mode. La révolution sexuelle et les expérimentations débridées en matière de design graphique ont eu lieu en même temps, à cette époque.
Peter Knapp était directeur artistique et photographe à Elle avant de devenir l’un des designers les plus influents et les plus originaux de son temps, ce qui a permis à des photographes comme Duffy, Donovan, Bailey et moi-même d’adopter un style plus proche du reportage dans la photo de mode, en plaçant les filles dans des situations de tous les jours ; c’était assez nouveau à l’époque.
Diriez-vous que la photographie est un art ?
Harri Peccinotti : La photographie peut être un art, mais pas toujours.
Vous travaillez essentiellement pour la presse. Vous êtes également allé à Hollywood pour le film culte Chappaqua de Conrad Rooks…
Harri Peccinotti : J’ai beaucoup travaillé pour des pubs télé avec Michael Parkin, pour les studios Caroline à Londres et par la suite j’ai fait des titres et des bandes annonces pour des films. Travailler pour le cinéma aide à apprécier le mouvement et le cadrage.
Finalement, vous avez toujours cumulé le métier de directeur artistique et celui de photographe. En quoi cela a-t-il changé votre façon de voir les choses, de faire des photos… ?
Harri Peccinotti : Le métier de directeur artistique permet d’apprécier et d’anticiper l’utilisation finale de la maquette.
En tant que photographe, pensez-vous que, des cinq sens, la vue est le sens le plus important ?
Harri Peccinotti : Tous les sens sont importants en photographie, la sécheresse, l’humidité, l’odorat, le toucher, le goût, etc. tous contribuent à l’image finale.
Quelle activité vous permet de reposer vos yeux, et de vous ressourcer ?
Harri Peccinotti : L’entomologie et la zoologie.
Comment situez-vous votre travail dans l’industrie de la mode ?
Harri Peccinotti : Un petit rouage dans une grosse machine.
La mode a-t-elle beaucoup changée, depuis vos débuts ?
Harri Peccinotti : De nos jours, la mode est encore plus « à la mode ». Elle touche tout le monde, et tous les corps.
Où trouvez-vous vos idées pour les shootings ?
Harri Peccinotti : Dans la vie de tous les jours, le cinéma, la télévision, la peinture, la littérature, etc.
Pourquoi avoir choisi la France comme pays d’adoption ?
Harri Peccinotti : Je vis ici depuis 30 ans pour la simple et bonne raison que je trouve que Paris une très belle ville, et que ma femme est française.
Que conseilleriez-vous à un jeune photographe ?
Harri Peccinotti : Gardez vos yeux et votre esprit grand ouverts.
Quel autre métier auriez-vous aimé faire ?
Scientifique spécialisé dans l’histoire naturelle.
Au contraire, quel travail n’auriez-vous pas aimé faire ?
Banquier.
Quelle est votre drogue favorite ?
Le vin.
Quelle est votre source d’inspiration en photo ?
Les femmes.
Qu’est-ce qui, au contraire, ne vous inspire pas du tout ?
Beaucoup de choses peuvent m’inspirer…
Quelle personnalité aimeriez-vous photographier, pour mettre sur un nouveau billet de banque ?
W.C. Fields.
Quel est votre juron favori ?
« Godfrey Daniel », un juron de W C Fields pour « God damn them ».
Mais j’ai bien peur d’utiliser « +x# !!x& !!!! »…
Quels bruit, quels sons aimez-vous ?
Le vent dans les arbres, le chant des oiseaux et des insectes.
Lesquels n’aimez-vous pas ?
Le téléphone qui sonne et l’aspirateur.
Quel don naturel aimeriez-vous avoir ?
La capacité de parler plusieurs langues.
Avez-vous un objet fétiche, un porte-bonheur ?
Un marron. Si tu en gardes un dans ta poche, il te protège des problèmes de santé.
Si vous étiez…
- Une couleur ?
Noir.
- Une chanson ?
« Fine and Mellow » de Billie Holiday.
- Une saison ?
L’été.
- Un oiseau ?
Un hibou.
- Un parfum ?
Des fleurs sauvages.
- Une sensation ?
Le calme.
- Un (autre) artiste ?
Pietr Mondrian.
- Un alcool ?
La grappa.
- Un objet ?
Un rocher.
L’ARRÊT SUR IMAGE de Harri Peccinotti
Harri Peccinotti : Ma photo préférée peut varier en fonction des moments. Mais ma photo de mode préférée est celle d’une jeune femme, dans un marché à la frontière du Cameroun et du Nigeria. Nous étions assis par terre, en train de manger du miel sauvage lorsqu’elle est passée. Elle avait le style et la présence d’un top model sans avoir pourtant aucune connaissance ni aucun contact avec la culture occidentale ou nos magazines de mode. Nous faisions partie des très rares blancs à approcher cette ethnie Mofou (le peuple caché des monts Mandara). La calebasse qu’elle porte sur la tête est le symbole de son clan et de son rang, tout en étant un objet utilitaire, qui sert soit de panier, soit de bol de nourriture, et qu’elle doit toujours porter.
Mes photos n’ont pas de secret, c’est ça le secret. La plupart ont été prises sur diapo et n’ont donc subi aucune retouche. Maintenant, je shoote habituellement sur négatif ; j’utilise de la Portra.